«La bienveillance est une forme de politesse»
Reconsidérer nos préjugés face à la bienveillance n'est pas une mince affaire

24Heures publie le 27 août sous la rubrique « Santé psychique »: Les tentatives de suicide explosent chez les jeunes filles. Nombreuses étudiantes ruminent de bien sombres pensées. Un phénomène complexe, difficile à expliquer (Lucie Monnat) .

Mes réflexions se dirigent d’abord vers de nouvelles voies dans la formation continue et la communication verbale. Celles-ci sont construites sur un modèle psychanalytique. Comment pourrait-il en être autrement? Mieux comprendre les interactions humaines, la transformation des rôles entre les hommes et les femmes, l’augmentation de la violence physique et morale, les conditions environnementales et la dégradation des écosystèmes, les exigeances excessives sur le marché de l’emploi et dans le domaine professionnel, où tout se définit à travers la fureur du marketing et des diplômes,  demande une lucidité extrême. Même si la plupart des adultes, hyperactifs, rechignent à réfléchir sur leurs comportements, préférant la tyrannie de la routine, ils suivent les mêmes mécanismes depuis leur enfance et refusent de grandir. Ils tiennent pour responsables de tous les maux ceux qui pensent différemment. Cette constatation me pousse à poser la question de savoir dans quelle mesure la bienveillance pourrait redonner un certain équilibre dans une société axée sur le divertissement, la rentabilité et l’efficacité. Le marketing des entreprises diffuse la promesse de la qualité alors que les employés, à plus de 60% des cas, se sentent bernés, deviennent dépendants de leurs supérieurs hiérarchique et, finalement, perdent leurs emplois. Non seulement les jeunes voient leur avenir avec angoisse, ils vivent chaque jour le drame des adultes, impuissants devant les défis de la société. Les entreprises créatives rassemblent des personnes autonomes, dont les perspectives de vie sont basées sur la constructivité et l’innovation.

Les souvenirs agréables nourrissent l’espoir

Avoir vécu une enfance dans laquelle la communication verbale a été au centre des relations sociales, facilite plus tard l’attention portée aux autres. Elle comporte également la capacité à gérer la pensée divergente et l’accueillir naturellement. De nombreux exemples montrent qu’il est possible de transformer le sentiment d’abandon ou de haine. Boris Cyrulnik, neuropsychiatre et psychanalyste français, après avoir été recueilli dans son enfance par une institutrice bordelaise pendant l’Occupation en 1941, en témoigne sur ses recherches et récits dus à la résilience et la construction de la personnalité.

Dans la dynamique des relations humaines, la bienveillance va bien au-delà de l’intimité entre les personnes. Elle touche l’identité, c’est-à-dire l’existence de la personne. Aimer l’enfant pour ce qu’il est et non pas pour ce qu’il devrait être est un modèle également valable dans l’éducation des adultes. L’interprétation de la bienveillance est souvent confondue au désir du contact amoureux, voire physique. Cette attente répond plus souvent à l’imaginaire de l’adulte, son ego, ses fantasmes, plutôt qu’au plaisir de partager ou de construire. Dans ce contexte, que signifie « le développement de l’intelligence artificielle » si le message renvoie à la disparition de l’interaction humaine, de la bienveillance et de la tendresse, voire de la race humaine ? Comment redéfinir notre vocabulaire et nos actes ? Être capable de porter un sentiment sincère d’amitié, une attention délicate à quelqu’un, devient une vraie compétence.

À peine savent-ils parler, les enfants sont confrontés aux recommandations des adultes : « Dis bonjour à la dame! », « Dis bonjour au monsieur! » ou encore: « Qu’est-ce qu’ON dit ? ». Cette manière  de mettre la pression ressemble fortement à la caractétistique des robots ! Les petits enfants ignorent les convenances et ont besoin de développer un sentiment naturel du « déjà vécu ». À l’école, sur 10 élèves, au moins 2* subissent des situations de violence physique, d’abus ou de maltraitance sous différentes formes. Tous, comme il se doit, apprennent à bien se comporter. Sur les réseaux sociaux, une forme de courtoisie est devenue un vrai programme. Son contraire également, le blocage, la dénonciation, l’insulte, le dénigrement ! Ce n’est qu’une retransmission modifiée de ce qui se vit au réel, mais fait perdre énormément de temps et d’énergie au faible maillon de la société.

Un tabou dans le monde du travail

Nos émotions basiques se répercutent dans tous les systèmes dans lesquels nous vivons: notre entourage, un parti politique ou un domaine d’activité particulier. Encore de nos jours, une barrière féroce s’élève entre vie privée et vie professionnelle. Pourtant, le mode des interactions sociales professionnelles est identique à celui de la vie privée: qui aime dicter dans sa famille, dicte dans l’entreprise, qui s’abaisse devant son père s’abaisse devant le directeur, qui ne veut pas chercher sa propre vérité, bafouille dans ses contradictions !

Les tabous explosent sous différentes formes : les transgressions sexuelles sont de plus en plus dénoncées, les relations amoureuse secrètes provoquent des conflits d’intérêts au niveau hiérarchique de l’entreprise, le résultat des bilans baigne (saigne) dans l’intransparence ! Gérer une quantité de chiffres demande un système de pensée linéaire. L’émotion étant absente lors d’attachement excessif à l’argent, elle déséquilibre la structure du raisonnement. La fermeture, la rigidité, les blocages, sont propices à toutes sortes de dérèglements.

La bienveillance crée la confiance et favorise le raisonnement

La chaleur humaine provient d’une énergie individuelle s’exprimant sous différentes formes. Ni le langage codé des collègues tactiles, forme d’attouchement paternaliste pour démontrer sa supériorité, ni les bisous et les accolades, souvent exagérés dans les entreprises, ne manifestent des attentions délicates. Ces comportements justifient une sorte de collégialité mais excluent parallèlement toute personne ayant un système de pensée différent. L’émancipation des femmes a bouleversé les rôles. L’exigence professionnelle, la dureté des jeux de pouvoirs les a rendues plus réservées, plus froides, hautaines, moins serviables et moins tolérantes. Ce comportement, certainement transitoire, est le résultat d’une grande fragilité en rapport avec l’égalité entre hommes et femmes.

Je me souviens d’une belle expérience lorsque jeune mère, j’avais repris mon activité professionnelle à Berne. Une collègue de travail tapait chaque matin à la porte de mon bureau et l’entrouvrait : « Bonjour, je vous souhaite une bonne journée! »

Je rapporte ici également le récit d’une femme qui, à une époque de sa vie, était très malade. Le médecin spécialiste l’avait examinée, puis il s’était intéressé à ses activités. Elle lui avait raconté que dans ses moments de désespoir, elle faisait de la confiture. « Vous avez utilisé quels fruits? » Elle avait répondu : « Des abricots séchés ». Le médecin : « Des abricots séchés? Comment avez-vous procédé ? » Étonnée de son intérêt, elle lui avait expliqué qu’elle avait créé la recette elle-même. En se concentrant sur la partie saine de la patiente, il avait renforcé le lien de confiance avec elle.

Ce comportement avant-gardiste présente une forte probabilité de contribuer à l’évolution de notre société.

Une société en plein malaise

Que ce soit chez un homme ou une femme, la bienveillance engendre des malentendus et des attentes irréalistes, débouche sur des fantasmes, comme le désir d’une relation amoureuse. Reconsidérer la générosité à un niveau élargi nous remet en question, ce qui est parfois désagréable et pourtant si utile.

Développer non pas la sentimentalité, mais la bonté et l’intuition

Elles constituent un bagage spirituel utile à la survie de la communauté. Contrairement aux méthodes modernes relaxantes, il importe d’entraîner également la résistance à la frustration, l’acceptation de l’échec et au renoncement, à l’adaptation à des situations déplaisantes à certains moments de la vie, donc :

  • développer l’autonomie
  • apprendre à s’aimer
  • développer la pensée constructiviste
  • développer la créativité
  • s’entourer de bonnes personnes
  • se relier à la nature
  • offrir des mots, partager sa résidence secondaire, offrir des fleurs, partager ses repas
  • vivre au présent
  • se faire confiance
  • cultiver la solitude

Voir ce qui est bien chez l’autre, et le lui dire en face (et pas seulement sur les réseaux sociaux)

Contrairement à l’admiration, la générosité et l’ouverture sauvent du désespoir, n’importe où et n’importe quand : par exemple, être capable d’exprimer spontanément à une personne ce que nous voyons de bien en elle. Bien que le face-à-face reste le luxe de l’interaction humaine, l’objectif premier de Facebook était le partage social, une forme de bienveillance « en ligne ».

Dans le management, la bienveillance est considérée comme un signe d’inefficacité ou de faiblesse, voire de fragilité. La prise de pouvoir est déterminée par un sentiment unilatéral de survie, par un rapport de forces entre plusieurs groupes, et moins par un besoin de reconnaissance et d’approbation générale pour le bien commun. Le sentiment de survie est alors mêlé, comme chez les animaux, au désir de domination. La plupart des managers craignent la perte d’une quelconque marque d’objectivité. La bienveillance n’entre pas dans le catalogue de la qualité de travail et ne sert pas à créer du potentiel. Par contre, le passage de l’émotion à l’action nécessite la force du raisonnement. Cette énergie pourrait être un modèle en vue de trouver des solutions face à la violence, à la pollution de l’air, à la capacité à s’exprimer dans plusieurs langues, mener une entreprise pour le bénéfice de tous.

La bienveillance évoquée provient de cet échange particulier auquel nous aspirons : créer des relations humaines lucides et courageuses où ni l’âge, l’état civil, la profession et le statut, la nationalité et ni l’appartenance à un groupe ne jouent un rôle et où la divergence d’opinions mène à des solutions.

 

 

 

 

 

*Les enfants exposé∙e∙s à la violence conjugale : état des lieux de leur prise en charge dans la République et Canton du Jura
Août 2015