Comme à travers mille clins d’œil, les mots expriment l’entente ou la mésentente, le consentement ou le refus, l’intérêt ou le désintérêt, la sincérité ou la duperie, l’envie ou le dégoût. Chacun de nous porte un regard différent et nuancé sur son vocabulaire, persuadé de sa propre vérité. Les malentendus ainsi provoqués nous mettent en face de notre ignorance. Les causes objectives des bien-pensants ne sont que tyrannie dans un monde agité. Elles répandent la confusion, donnent matière à l’interprétation ou à la confrontation. Raisonner sur des faits sans les avoir expérimentés soi-même, chercher à convaincre sans être capable de faire don de soi, distraire ou instruire un public sans connaître la force et la fragilité de l’autre, montrer sa supériorité à travers la morale, tout cela est tendance à chaque époque.

Les gens se considérant comme objectifs dans leur manière de réfléchir et d’entreprendre me déstabilisent. Ils nient l’émotion, la tristesse et la joie. Ils perçoivent les jeunes comme naïfs, les personnes fragiles comme inutiles et considèrent la fin de vie comme un échec. De plus en plus, les assistantes qui travaillent pour eux les quittent et se tournent vers une école de management ou vers une profession libérale. Dans les entreprises, la douceur dans l’interaction verbale ainsi que la recherche de l’harmonie pourraient être des qualités personnelles, humaines et relationnelles. Elles faciliteraient les relations hiérarchiques, permettraient d’instaurer un climat propice à l’interaction, de mieux intégrer des personnes dans un groupe, de motiver une équipe, de conduire des entretiens et de s’épanouir. Toutefois, les compétences cognitives sont encore trop perçues comme des valeurs propres à la vie privée, aux domaines psychologiques ou psychothérapeutiques.

Quel avenir?
Le monde commence à changer. Une conscience collective est en train d’éclore : l’individu saccage la nature, mais aussi sabote sa propre humanité jusqu’à son extinction. Je veux bien croire que les dinosaures aient été tués par un astéroïde il y a 65 millions d’années, mais

  • que des milliers d’espèces aient disparu en quelques années,
  • que les sols et la nourriture soient contaminés par les pesticides,
  • que des centaines de personnes se suicident en Suisse,
  • qu’une femme meure tous les quinze jours à cause de la violence d’un homme,
  • que les gens choisissent une organisation pour fixer la date de leur mort parce qu’ils ne veulent pas déranger,
  • qu’un nombre toujours plus grand de réfugiés restent bloqués aux frontières dans des tentes quasi inhabitables,
  • que le nom des plus riches du monde soit publié indécemment,
  • que de nombreux adultes ne soient pas en mesure de comprendre ou de parler une seconde langue nationale bien qu’elle ait été enseignée par des professionnels à l’école pendant plusieurs années,
  • que des travailleurs de 50 ans craignent de perdre leur emploi en raison de leur âge,

tous ces faits démontrent une réalité insupportable.

Voir les choses de manière constructive
Je fais davantage confiance aux professionnels privilégiant la subjectivité individuelle. Avec eux, il est possible de découvrir ensemble

  • de quoi nous avons besoin pour (se faire) vraiment comprendre,
  • comment procéder pour être écouté,
  • … se fier à son expérience et y trouver une source d’inspiration,
  • … choisir des mots qui donnent du sens,
  • … poser les bonnes questions et trouver des réponses,
  • … découvrir la créativité avec rien,
  • … donner envie de relever un défi,
  • … donner espoir sans revenir aux mesures autoritaires d’autrefois,
  • … mieux partager les bénéfices de la qualité et des résultats,
  • … apprendre à poser des limites.

Avoir un idéal est une vertu
Les personnes curieuses et intuitives sont souvent considérées comme peu objectives, ignorant les faits nommés communément « la réalité ». Les gens objectifs visent des critères précis, sans se soucier des conditions de travail lamentables dans lesquelles les hommes et les femmes sont forcés de sélectionner et classer des faits, de fournir une preuve après l’autre.

Des termes lourds de significations et de conséquences
Les mots « qualité », « résultat » et « intelligence artificielle »  résonnent étrangement dans les bouches. La recherche permanente de la qualité dans un système défini par des lobbyistes est certes un objectif nécessaire et noble. Des résultats « objectifs » sont régulièrement publiés dans la presse. Ils ne disent rien ni sur les activités en coulisse, dirigées vers un esprit arbitraire et de compétition mais ne laissant aucune place à la découverte. Dans le domaine de l’agriculture, des soins, de l’hôtellerie et de la restauration, de l’informatique et des médias, la course à la qualité a des conséquences dramatiques sur les relations interpersonnelles. Chacun doit faire attention à ce qu’il dit et comment il le dit. Les gens, immobiles devant les écrans, deviennent insensibles. Le seul sport qu’ils exercent, c’est la course à pied d’une séance à l’autre, le collage d’étiquettes ici et là, entourés de coachs qui entrent et sortent à toutes les heures de la journée pour résoudre les conflits que ces mesures engendrent. Dans le meilleur des cas, ils parlent bien plusieurs langues, sinon, ils se débrouillent dans un anglais restreint.

La qualité, c’est quoi si les dirigeants font du profit leur but principal ?
Dans les supermarchés, les clients achètent bio et, souvent, rapportent chez eux des fruits payés cher, pourris ou durs, n’ayant jamais reçu un rayon de soleil. Dans certains hôpitaux, j’ai été personnellement confrontée à l’absence de qualité : erreur de nom lors d’analyses de sang, sol de salle de bain tapissé d’excréments, plats de nourriture distribués à la va-vite à des personnes venant d’être opérées ou incapables de manger seules, absence d’eau minérale dans les chambres, personnes souffrant de stress ou de dépression, manque de personnel pour cause de burn-out, médecins ignorant la communication centrée vers le patient avant une opération, médecin en conflit avec le personnel soignant.

Les journalistes critiques, ainsi que le simple citoyen, ont du pain sur la planche : observer, analyser, retenir, explorer encore et encore pour oser dire. Peu importe où et comment, sur le papier ou ailleurs.

Les jeunes montrent le chemin à suivre
Quand j’étais enfant, les adultes disaient : tu verras, tu verras… tu comprendras, tu comprendras… J’avais l’impression déjà de cerner l’essentiel. Surtout ne pas l’avouer et le proclamer. Les autres le feront à ma place. La liberté appartient à ceux qui, le cœur vague en faisant de la bicyclette, ne revendiquent rien et ne cherchent pas à gagner. Du moins, c’est ce que j’en déduisais. Bien sûr, je me trompais.

Léo Ferré chante « Avec le temps, tout s’en va et on oublie… la tendresse s’en va toute seule… il faut laisser faire et c’est très bien… surtout ne prends pas froid. »

Éviter les luttes de classe
Si politiciens, économistes ou autres dirigeants souhaitent rester au pouvoir, ils feraient bien de s’inspirer d’un minimum de subjectivité. Ils verraient combien ce nouveau regard sur les qualités cognitives contribue au sentiment du devoir bien fait.