«Certaines rencontres provoquent une étincelle, ont une répercussion, créent un écho»
an-von. Huile sur toile, 60x80 cm

Antoinette Vonlanthen

Depuis mon enfance, je me demande pourquoi les gens donnent le pouvoir à ceux qui dressent des barrières entre les hommes puisque cela crée des malentendus. Je voyais une société plus large, plus profonde, celle qui est révélée par nos angoisses communes, nos désirs, nos secrètes nostalgies, nos confidences, nos joies, nos douleurs, nos déceptions, nos goûts, nos talents, découvertes et idéaux, nous mettant directement en communication avec notre inconscient.

Je rêvais de briser un certain langage social qui n’est rien d’autre que clichés, formules vides et slogans comme ils sont exprimés dans « Les belles images » de Simone de Beauvoir ; de trouver un langage social non conventionnel qui s’oppose au conformisme, à la petite-bourgeoisie, à l’idéologie de toute société perdue et déshumanisée, qui refuse
« un langage qui se congèle dès qu’il est formulé », comme le décrit Anaïs Nin dans Journal 1955-1966.

La parole, les gestes, les mouvements corporels, le sport, la danse par exemple, l’écriture, la peinture, sont des activités essentielles pour l’épanouissement personnel, la santé physique et psychologique. Notre pensée est raccordée à un réseau énergétique qui capte, enregistre et transmet notre ressenti. Tout dans notre vie est « expression ». Nos pensées, nos émotions, nos sensations rayonnent vers l’extérieur.  Taire sa force expressive équivaut à taire sa force de vie, à la mutiler, à l’étouffer, à accepter la rupture avec soi et faire souffrir les autres.

La parole est un mouvement corporel, donc physique. Elle vibre par sa sonorité, par le clignotement du « verbe », elle résonne, fait frissonner, fait réfléchir, elle transporte un message, elle calme, rassure et peut également exacerber la colère. Le verbe, c’est la parole en mouvement. Tendu.e comme un arc, il est possible de se cacher à travers un statut, un raisonnement, une attitude ou un habillement, mais la voix et la parole révèlent les émotions. On ne peut que très mal les réprimer. Refoulées, les émotions provoquent l’agressivité, la colère, la rage, la frustration. Elles s’infiltrent non seulement dans l’espace environnemental, mais subtilement dans la voix.  Aujourd’hui, tout est fait pour que la parole régresse constamment. Bien que les nouvelles techniques de communication électronique soient pratiques, la parole se perd au profit d’un langage abrégé et froid.

Paulo Coelho écrit :
 
Ne jamais sous-estimer
Des gens stupides
Dans des positions de pouvoir
 

Des millions de personnes sont écartées, voir expulsées du monde du travail parce que l’absence énergétique du timbre de la voix ne stimule plus les interactions humaines. La présence des autres nous stimule ou elle nous déprime. Lorsqu’elle nous stimule, elle nous ranime dans notre propre vie. Ensemble, nous créons une vie encore plus vibrante. Maintenant, au printemps 2021, avec la pandémie, les gens sont atteints d’une sorte de « fatigue de fin du monde », pris d’un manque de chaleur comme à l’Âge de glace. Ainsi, rencontrer une personne souriante redonne de l’espoir : une femme, malgré son chemin difficile a réussi à faire le saut dans l’évolution, un homme, pris dans les sursauts professionnels, s’est créé un passage en lien avec sa force, un enfant devenu adulte, a approfondi ses relations avec ses parents et tant d’autres personnes prêtes à offrir leur amitié, la relation profonde étant plus forte que les différences.

Empêcher les êtres humains de flotter dans l’espace ou comment travailler l’expression ?

J’ai le sentiment que l’effort que l’on fait pour vivre, créer, sans stimulants artificiels, fait partie de l’enrichissement. Cela renforce la volonté créatrice, alors que ceux qui sont passifs et qui préfèrent les raccourcis ne seront jamais des créateurs vigoureux. Ils sont comme un écureuil à l’intérieur de la roue, en quête d’une liberté qui n’est pas la liberté. Les mouvements extérieurs de la liberté, c’est-à-dire les déplacements, les séparations, le déracinement, remplacent la parole, une manière de refuser d’assumer la responsabilité humaine. En revanche, régler ses affaires, ses conflits en face-à-face ou au téléphone, échanger avec le boulanger, avec des visiteurs dans les musées, rend heureux, permet de se sentir « en pleine vie ». Pour ne pas se perdre dans les oubliettes, nous pouvons exprimer notre ressenti aux personnes auxquelles nous faisons confiance, sortir de la timidité, philosopher, créer des visions, des projets, organiser des rencontres. Si l’on nous demande comment nous allons, nous pouvons répondre chaque fois de manière
différente : une fois partageant le désespoir, une fois en nous réjouissant de parler de ce qui vient de nous arriver, une autre fois en ne répondant que brièvement à une question. Expérimenter, c’est prendre le risque de déplaire.

Dans l’écriture, le génie en nous rend l’invisible réel, accueille des sons à partir d’un silence éloquent. C’est un don, une offrande, une inconsciente honnêteté.

Les alibis qui donnent à réfléchir
L’authenticité, la créativité, la maîtrise et la discipline, quatre qualités sur lesquelles nous avons à méditer chaque jour afin d’éviter les raisonnements qui entravent notre liberté d’expression :

Alibi 1. « Je n’ai pas le temps ! »
Explication : « Je n’ai pas le temps de me construire. Je suis trop occupé à nourrir mes dépendances et trop occupé pour briser mon schéma de comportement »

Alibi 2 : « Il y a trop de gens qui dépendent de moi, J’ai trop de responsabilités »
Explication : « Être le sauveur apporte de nombreuses gratifications inconscientes. Je suis là pour les autres et je vois le fruit de mes efforts. Ils m’aiment. J’ai de la valeur à leurs yeux, donc j’existe. »

Alibi 3 : « Si je ralentis mon rythme de vie, je ne gagnerai plus assez d’argent et mon niveau de vie va souffrir. »
Explication : « Si ma tendance va plutôt vers la destruction, autant le faire dans le confort. C’est déjà assez pénible comme ça. Alors, s’il faut en plus que ce soit inconfortable… »

Alibi 4 : « Je suis incapable ! C’est au-dessus de mes forces. »
Explication : « Je suis prisonnier et esclave de mes schémas répétitifs et je vois mal comment je pourrais en sortir. Rien ne me réussit. Le confort du quotidien convient mieux à mon malheur. »

Alibi 5 : » Qu’est-ce que les autres vont dire ? ».
Explication : « Si déjà l’entourage m’observe et trouve que je suis quelqu’un de spécial, il est impensable que je commence à me retirer seul, à méditer, à mieux m’alimenter, à devenir plus créatif et autonome. »

Alibi 6 : « L’expression, ce n’est pas pour moi, j’ai déjà essayé, c’est la catastrophe. »
Explication : « M’ouvrir, m’exposer, ça me terrifie. J’aime mieux me retrouver seul (e), quitte à mourir dans mon coin plutôt que d’avoir à confronter le regard des autres. »

Alibi 7 : « Je sais qu’une fois, je pourrais changer si je le veux ».
Explication : Je sais bien que je me raconte des histoires, mais je préfère ça que de faire face à mes difficultés réelles. »

Alibi 8 : « J’ai de la peine à imaginer un changement réel. Je suis malheureux, mais je ne suis pas le seul à rater mon coup. Nous sommes tous logé à la même enseigne. »
Explication : « Être victime a ses avantages. Je n’ose pas revendiquer mon propre pouvoir et mes qualités. »

Alibi 9 : « Ma vie est déjà assez compliquée, j’ai déjà fait des efforts de changement, pourquoi toujours recommencer ? »
Explication : « Ces perpétuelles remises en question me dérangent. Finalement, la vie est comme elle est avec tous ses problèmes. Pourquoi faudrait-il aller jusqu’au bout dans le développement de sa personnalité ? C’est stupide. »

En relisant plusieurs fois ces alibis, il est possible de se convaincre de son originalité. Prendre le temps de regarder à la loupe et la conscience tranquille ces schémas qui mènent à l’autodestruction. Un jour, le personnage de victime devient lassant. L’envie de perdre son temps à flotter disparaît et laisse de l’espace à la connaissance de soi. Une source d’énergie émerge par la parole.