ANTOINETTE VONLANTHEN
Institut de Langue Française et d'Expression ILFE • Bützbergstrasse 33 • 4900 Langenthal • Tel. +41 62 922 23 22
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Schlagwort: Psychanalyse et communication

S’exprimer avec succès signifie dire l’essentiel au bon endroit au bon moment.

S’exprimer verbalement est un processus en constante évolution qui nécessite un grand entraînement mental. Il implique la volonté d’écouter, d’observer et de découvrir. Apprendre une nouvelle langue nous met au défi de revoir notre discours dans notre langue maternelle. Nous réalisons soudainement que nous utilisons les habitudes et le vocabulaire de nos ancêtres! De ce point de vue, la nouvelle langue nous semble une trahison, car il nous est impossible de traduire les anciennes habitudes dans la nouvelle langue. Cette honte diffuse entraîne des blocages, des peurs et des inhibitions. Heureusement, dans la plupart des cas, ils sont temporaires et ouvrent la porte au changement.

L’apprentissage d’une langue déclenche un processus qui va bien au-delà de la langue. Il nous place devant de nouvelles situations, perspectives et décisions qui suscitent la peur de la perte de pouvoir et d’influence. Cette résistance au changement peut faire référence au système organisationnel de l’entreprise dans laquelle nous travaillons ou au système familial dans lequel nous vivons. Avec l’information accélérée de ces dernières années, les gens sont fatigués de la multitude de nouveautés qui leur tombe constamment dessus. Nous ne pouvons définir les priorités et faciliter le processus de renouvellement que lorsque nous savons ce dont nous avons besoin et où nous voulons aller. Cela semble facile, en réalité il faut parfois des années pour comprendre pourquoi nous agissons d’une certaine manière.

À partir de là, sur la voie du progrès, la mémoire peut mémoriser de nouveaux mots et les laisser résonner. Dans le même temps, nous pouvons de plus en plus nous exprimer de manière crédible dans différents contextes.

La promenade de Camille et Virgule

Sur le chemin parsemé de cailloux, de sable mêlé à la terre, quelques brindilles de foin pendent aux buissons épineux. Camille, avec une joie féerique, marche d’un pas alerte, tenant en laisse le Briquet Griffon vendéen. Les yeux de Virgule, foncés et vifs, avec des sourcils bien prononcés, garnissent le contour de l’œil.

Par cette chaude journée d’été de juillet, la jeune fille, déterminée et pleine d’initiative comme son ami Virgule, s’arrête pour écouter un oiseau, le suivre des yeux, pour tremper le pied dans l’eau claire ou rebrousser chemin pour suivre un lézard.

Dans le léger sac au dos, un livre, qu’elle vient de trouver à la bibliothèque, l’accompagne. S’asseyant sur une grosse pierre, elle le dépose sur ses genoux et choisit une page au hasard. Une de ces phrases sur le concept du refoulement, imaginé par Sigmund Freud, l’exalte à en méditer le sens. Attentive au bruissement du feuillage, elle s’en sert d’interprétation : la tendresse au cœur du refoulement peut-être ? Elle se souvient de cette vipère qu’elle avait vue autrefois dans les montagnes, lors d’une course d’école. De couleur brune grise, glissant entre les pierres dorées au soleil, elle avait disparu rapidement comme si elle avait pour unique raison d’être de faire trembler de peur les promeneurs.

« Cette dangereuse bête lui apparaissait comme une preuve de l’indifférence de cette nature qui n’a d’autre souci que de multiplier la vie, bienfaisante ou meurtrière, avec la même inépuisable prodigalité »¹.

Établir un lien entre les choses, entre les hommes et les femmes, les vieux et les jeunes, entre les animaux et les êtres humains, entre les sortes d’arbres et de fleurs, mais également entre les idées et les désirs, les contraires animent la jeune fille. Toute chose coupée du monde lui renvoie une image trouble de la vie. Bien qu’elle en ait parlé à ses camarades, ils avaient souri d’un air angoissé, les lèvres serrées, les sourcils tombant sur les paupières, comme immergés par la honte.

À cet instant, Camille avait compris que la vérité appartenait à chaque individu, comme une entrée au paradis ou en enfer, ou éventuellement avec un pied au paradis et un pied en enfer. Cette idée, rejoignant la pensée triviale que tout était séparé, l’avait persuadée qu’il devait y avoir une dimension spirituelle aussi apaisante que la rivière devant elle. Une force à peine nommable s’était emparée d’elle. Son moi intérieur s’était alors dressé comme un édifice que personne ne pouvait ébranler.

Maintenant, le ciel bleu devenu rose attendrit les petites vagues de l’eau. Ni tumulte, ni hâte, tout semble réglé selon un ordre majestueux de la lumière et de la température.

Sous le tilleul, Virgule jappe en suivant des yeux les moineaux, sautillant d’une branche à l’autre. L’Aar, la rivière dont personne ne peut retenir le courant, se la coule douce, le jour comme la nuit. Sans sortir de son lit, elle se laisse pousser par l’air du temps.

Camille imagine vivre avec les arbres, les pierres et les animaux. Avec l’autorité d’une reine, elle se dresse soudain devant un saule pleureur monumental. Lui caressant l’écorce du tronc, une voix s’élève de l’arbre :

– Toi, tu es différente des autres humains, dit le saule.

– En quoi suis-je différente? demande Camille.

– Les individus bougent sans arrêt. Tu es tranquille à me regarder et à sentir mes rainures. La plupart des êtres vivants se déplacent continuellement, poursuivent des activités ennuyeuses et fatigantes. Moi, je reste des années au même endroit sans me lasser. Sur le chemin, je vois courir des hommes et des femmes, leurs visages grimaçants, les muscles du corps figés par l’effort. Quand ils voyagent dans leur cage en métal, le bruit de la ferraille me casse les oreilles, dit le saule.

–  Tu ne désires pas voir autre chose que la rivière, les buissons et le ciel ? demande Camille.

–  Tu parles comme une fille de l’humanité, dit l’arbre, étonné. Viens, appuie le dos contre moi et regarde : la rivière change d’habit à tout instant. De ses reflets, jaillissent des perles au soleil, le vert turquoise fond dans un bleu azur, puis le vent remue les coloris au brun. La couleur des vagues s’adapte aux humeurs du ciel. Dans la splendeur de l’hiver, le lever du soleil miroite sur les vagues et danse le tango. Au coucher du soleil, l’horizon flambe et la rivière appelle les pierres à glisser avec elle.

Le saule continue:

–  les humains se dispersent et perdent le sens de la beauté. En vain, ils s’efforcent d’oublier ou alors, ils cachent leurs angoisses, mais ils perdent l’orientation pour le vrai. L’expression de leur visage distant m’attriste. Moi, je m’engage dans une grande entreprise naturelle. Je ne fuis pas la solitude comme le font les individus. Lorsque la pluie tombe, je laisse déverser les nuages de leurs larmes. Lorsque le vent souffle, mes rameaux baissent les bras et pleurent avec la pluie. Lorsque le vent souffle, mes branches se dépensent sans compter. En hiver, elles craquent sous le blanc de la neige.

–  Dis-moi, saule pleureur, as-tu déjà entendu parler de Noël? demande Camille.

–  Oui, bien sûr! Les sapins s’en effraient. Lorsqu’ils arrivent à leur plus bel âge, les êtres humains les scient pour les vendre aux hyperactifs. Pour le peu d’heures où les individus restent assis dans le salon, bien au chaud, mes amis les sapins sont garnis de guirlandes et de bougies. Je ne sais pas ce qu’il faut en penser. Certains de mes amis sont terrifiés de se voir ainsi tronqués. Ils se sentent traités avec injustice. Mais, je connais également des sapins généreux, prêts à offrir leur vie uniquement pour faire le bonheur des enfants à Noël. Il existe des sapins, pour qui cette fête est une révélation, car jamais de leur vie ils ne sont tant admirés. Ils ne comprennent pas que c’est uniquement la parure qui excite les individus et non leurs branches et les aiguilles vertes.

Tandis que l’arbre parle ainsi, Camille s’éloigne de lui. Non loin, elle s’assied sur un tronc coupé et couché au bord de la rivière. Virgule prend place près de la jeune fille. Tous deux, impressionnés par la personnalité du saule, restent pantois. Virgule, assommé par tant de vérité, pose son menton sur les genoux de son maître.

Camille lui passe la main sur la tête et, remplie de doutes, lui demande :

– Tu crois, toi, ce que raconte le saule ?

– Pourquoi poses-tu cette question? répond Virgule. Accepte ses paroles comme lui, il laisse tomber la pluie, comme il subit la tempête et honore le soleil. Il ne faut pas lui en vouloir. As-tu vu comme il s’est mis en quatre pour nous faire profiter de sa science? L’air fâché, Virgule aboie sans méchanceté :

– Allons jouer!

Les deux, joyeux et insouciants, se mettent à gambader le long de la rivière.

– Virgule, regarde ! Un nuage de moustiques! s’exclame Camille.

Avec ses bras, elle cherche à s’en protéger alors que Virgule cherche à les attraper avec son museau.

– Des centaines et des centaines ! s’exclame Camille d’une voix étonnée.

Du sol, une voix s’élève:

– On ne compte pas les moustiques!

Camille regarde par terre et aperçoit une pierre plate, vert gris, avec un filet doré sur le dos.

– Pourquoi pas? s’offusque-t-elle.

– Te viendrait-il à l’idée de compter combien nous sommes de pierres, ici, au bord de la rivière ?

– Mais, c’est impossible! rétorque la jeune fille.

– Tu vois! Et pourtant, vous, les êtres humains, vous comptez tout ce qui vous tombe sous la main. Vous définissez la vie à travers les chiffres. Vous n’y comprenez rien. L’argent file comme les moustiques s’envolent au vent. Nous, les pierres, nous avons la chance de vivre une éternité sans compter.

– Nous, les êtres humains, nous vivons parfois jusqu’à cent ans, réplique Camille.

– Ah! Encore ces chiffres, grimace la pierre.

– Oui, imagine, je vais bientôt fêter mes 16 ans. Nous, les êtres humains, nous avons reçu une âme, raison pour laquelle je peux en toute liberté réfléchir, me réjouir, discuter avec toi, avec l’arbre, avec Virgule, avec les moustiques, mais aussi avec ma famille. Si j’aime compter, c’est aussi parce que je préfère mettre cent pierres dans ma poche que d’avoir un cœur de pierre.

La pierre, stupéfaite, se tait et se laisse ramasser par Camille qui l’emporte dans sa main et la dépose précieusement dans sa poche.

– Viens, Virgule, nous devons rentrer, la nuit tombe, dit-elle.

 

 

 

 

 

¹Le disciple, 1889, IV, Confession d’un jeune homme d’aujourd’hui, paragraphe II, Mon milieu d’idées.

26 juin 2018

APPRENDRE UNE LANGUE AVEC ENTHOUSIASME ET CONVICTION

Dans la didactique des langues, la formation continue et la communication interpersonnelle, le processus créateur implique les capacités et les savoir-faire suivants:

Visualiser les objectifs

  • Écouter sa voix intérieure
  • Supporter le doute
  • Accepter la difficulté
  • Croire en l’impossible
  • Vaincre la peur de faire des fautes
  • Être prêt à prendre du recul

«Il faut toujours un coup de folie pour bâtir un destin». Youcenar
«Wo Aufmerksamkeit ist, da geschieht Lernen».  Tim Gallwey

Prendre du recul

  • Chercher la solitude
  • Supporter la tranquillité
  • Se centrer
  • Se valoriser
  • Ne pas vouloir plaire à tout le monde
  • Être prêt à la réflexion du « devenir »

«La vie doit être une éducation incessante; il faut tout apprendre, depuis parler jusqu’à mourir». Gustave Flaubert – Correspondance
«Und jedem Anfang wohnt ein Zauber inne …» Hermann Hesse

Réfléchir au «devenir»

  • Observer et comprendre les faits pratiques
  • Évaluer ses compétences
  • Sélectionner ses modèles de références
  • Définir les ressources à disposition
  • Refuser la passivité et l’oisiveté
  • Être prêt à sortir de son cadre de référence

«Deviens celui que tu es. Fais ce que toi seul peux faire». Nietzsche
«Lebe so, dass du sagen kannst: Die Vergangenheit ist Geschichte, die Zukunft ist ein Geheimnis, doch dieser Augenblick ist ein Geschenk». alte indische Weisheit

Sortir de son cadre de référence

  • Agir de manière autonome
  • Agir courageusement
  • Refuser les alibis
  • Ne pas se perdre dans les comparaisons
  • Accepter d’être différent
  • Sortir du rôle de victime
  • Être prêt à fixer des objectifs ambitieux et les appliquer

«Il n’est pas indispensable de garder toujours le même point de vue; personne ne peut nous empêcher de devenir plus intelligent». Konrad Adenauer
«Um an den Ort zu gelangen wohin du möchtest, mußt du den Ort verlassen wo du gerade bist». Antoinette Vonlanthen

Fixer des objectifs ambitieux

  • Faire face aux résistances
  • Faire face aux déceptions
  • Créer de nouveaux rapports humains
  • Affronter la peur
  • Se protéger contre les distractions et les tentations
  • Planifier et organiser
  • Être prêt à découvrir la nouveauté

«Mieux vaut tomber de très haut que de voler comme un moineau». Dimitri T. Analis
«Das Beste was du für dich selbst und für die ganze Welt tun kannst, ist, das Beste aus dir selbst zu machen». Rudolf Steiner

Découvrir la nouveauté

  • Se libérer du connu
  • Se confronter aux approches créatives
  • Croire en son imagination
  • Se faire confiance
  • Accepter ses erreurs
  • Être prêt à expérimenter

«La vie doit être une éducation incessante; il faut tout apprendre, depuis parler jusqu’à mourir». Gustave Flaubert – Correspondance
«Die Gedanken, die wir uns auswählen, sind die Werkzeuge, mit denen wir die Lein Die Gedanken, die wir uns auswählen, sind die Werkzeuge, mit denen wir die Leinwand unseres Lebens anmalen». Louise L. Hay

Expérimenter son potentiel

  • Renoncer à la médiocrité
  • Faire fructifier son savoir
  • Accepter sa peur
  • Recommencer
  • Se dépasser
  • Développer sa volonté
  • Être prêt à persévérer

«Exposez-vous à vos peurs les plus profondes ; après cela, la peur ne pourra plus vous atteindre». Jim Morrison
«Das Außerordentliche geschieht nicht auf glattem gewöhnlichem Wege».  Goethe

Persévérer

  • Se fixer une ou plusieurs lignes directrices
  • Revoir ce qui donne du sens
  • Intégrer les connaissances acquises dans sa propre expérience
  • Refuser et éviter l’arrogance, l’ignorance, la malhonnêteté, la méchanceté, la médiocrité, l’hypocrisie, la manipulation visant la déstabilisation
  • Savoir se reposer et bien se nourrir
  • Être prêt à se positionner

 «Les deux secrets d’un succès: la qualité et la création». Bocuse
«Die Welt wird nicht bedroht von den Menschen, die böse sind sondern von denen, die das Böse zulassen». Einstein

Se positionner face à des conditions d’incertitude

  • Affronter ouvertement le ou les conflits
  • Analyser et essayer de comprendre 
  • Transformer les difficultés constructivement
  • Réfléchir aux retombées
  • Mesurer les risques
  • Prendre des décisions
  • Compter sur ses amis et discuter avec eux
  • Être prêt à mettre en valeur ses talents

«L’harmonie naît du choix des risques. La liberté ce n’est pas faire n’importe quoi mais choisir ses contraintes». Joël de Rosnay
 «Wenn man zwei oder drei Menschen hat, aber was sage ich denn, wenn man nur einen einzigen Menschen hat, dem gegenüber man schwach, armselig und zerknirscht sein darf und der einem dafür nicht wehe tut, dann ist man reich».  Milena Jesenskà

Mettre en valeur ses talents

  • Exercer sa passion pour le plaisir et non pour l’argent
  • Entretenir sa curiosité
  • Être capable de se détacher de toute chose
  • Oser entrer en contact avec des personnalités connues
  • Défendre ses convictions
  • S’exposer
  • Publier
  • Être prêt à miser sur le succès tout en pouvant accepter l’échec

«L’imagination est plus importante que la connaissance car la connaissance est limitée».
«Phantasie ist wichtiger als Wissen, denn Wissen ist begrenzt». Einstein

Miser sur le bien-être

  • Accepter la reconnaissance du public
  • Ne pas succomber devant l’admiration des autres
  • Savoir apprécier d’être «unique»
  • Rester modeste
  • Être conscient que rien n’est acquis définitivement
  • Remercier à tous les compliments reçus
  • Saisir la chance du succès pour créer de nouvelles relations, de nouveaux objectifs

«Mon point fort, si j’en ai un, c’est la performance. J’en fais toujours plus que ce que je dis.  Je produis toujours plus que ce que je promets». Richard Nixon
«Eine Erfolgsformel kann ich dir nicht geben; aber ich kann dir sagen, was zum Misserfolg führt: der Versuch jedem gerecht zu werden». Herbert Bayard Swope

 

© Texte: Antoinette Vonlanthen, 2018

Entre gens cultivés

Les bonnes manières, je les ai apprises par cœur. Elles m’ont accompagnée dans mon enfance, ma jeunesse, ma vie d’adulte: à table, manger sans laisser tomber la tête dans l’assiette, ne pas couper la salade avec le couteau, ne pas poser les coudes sur la table, ne pas terminer l’assiette en passant le pain comme une éponge dans la sauce, même si c’est excellent. J’ai aussi appris qu’il fallait nettoyer la bouche avec la serviette avant de porter le verre à la bouche. Qu’ai-je appris encore? Que lorsque je faisais une erreur, je devais me faire excuser, qu’il ne fallait pas interrompre un dialogue, être serviable, que savoir écouter était une qualité, voire une compétence, que de se laver les dents après les repas, porter des habits propres, apporter une fleur ou un autre présent à une personne malade, dire merci, étaient des signes du respect de soi favorisant le respect des autres.

À l’adolescence, en observant les adultes, j’ai vite déchanté. Les bonnes leçons, je les avais appliquées à la lettre sans que la plupart de mes « maîtres » mettent en place leur théorie. Je ne me considérais pas pour autant soumise ou dépendante des autres. Plus tard, dans le monde des « grands », universitaires ou managers, simples employés ou sans emploi, j’ai côtoyé, mais pas seulement, un univers composé d’adultes arbitraires et sans éducation. Curieusement, ils étaient socialement intégrés, jouaient un rôle maîtrisé dans un système flou. Croyant être capable de comprendre l’essentiel et de résister aux scènes les plus brutales et les plus burlesques, j’ai passé plus d’un tiers de ma vie à tenter l’impossible: comprendre l’ignorance, la mienne et celle des autres, comprendre les vérités, apprendre à me connaître en vue de réaliser mon potentiel créatif.

Les personnes fines et généreuses, au-delà des divergences culturelles et de leurs traditions, m’ont enseigné les rouages de la vie quotidienne, transmis leurs savoirs, partagé leur savoir-faire et savoir être sans arrière-pensée, sans idéologie. Encore aujourd’hui, elles parlent de leurs échecs et de ce qui les fait grandir. La confiance et la conviction étant la base de la relation, ces valeurs sont devenues une évidence sans qu’il faille s’efforcer à être positif ou efficace.

Qu’ils soient collègues de travail, membres de la famille ou amis, les gens bienveillants s’apppuient sur leur expérience personnelle. Ils vous téléphonent la nuit pour vous partager une idée ou un concept, vous offrent une promenade en vélo, voiture ou autocar et connaissent la colline de vos rêves, évitent de consulter la montre ou le portable en votre compagnie, répondent à vos questions de manière individuelle, entrent dignement en contact avec vous, maîtrisent la distance et la proximité, sans craindre l’après d’une interaction chaleureuse, ne se grattant pas le cuir chevelu ou passant des nuits blanches à réfléchir à la distinction entre rencontre personnelle ou professionnelle. Jamais, une personne cultivée vous rappellera qu’elle a déjà été là pour vous et que son temps est limité. Dans ce contexte, la transgression n’existe pas. Elle est un mouvement perpétuel de construction et de développement dans lequel le langage représente un tissu relationnel.

Lorsque dans un cercle ou un établissement, au milieu de beaux parleurs, quels que soient leur statut et leur provenance, lorsque ni le dialogue, ni l’âme et la parole ne trouvent leur place, où le silence – ou le bruit – devient à lui seul ordinaire, je me sens soulagée en disant à haute voix :

« C’est le bordel ». Une manière personnelle de redonner un peu de lumière, de me laisser guider par elle. Une familiarité facile pour ne pas me laisser tenter par la face obscure de la force qui gouverne notre monde. Car, entre gens cultivés, nous comprenons le langage des êtres vivants: il ouvre des portes sur de nouveaux horizons.

Ce privilège, je dirais même cet art de vivre, je le souhaite à chacun et à chacune d’entre vous pour l’Année 2018 !

 

La question de l’engagement

Antoinette Vonlanthen

Vouloir se comprendre entre individus exige un regard bienveillant sur sa propre trajectoire de vie. La rencontre avec des personnes engagées a un lien étroit avec la relation que nous entretenons avec nous-même. Rester dans de mauvaises relations favorise les mauvaises énergies et donne l’illusion de pouvoir être libéré un jour de nos responsabilités. Face au devenir adulte, la réalité quotidienne reflète une coupure brutale avec notre désir d’être compris. C’est comme apprendre à jouer d’un instrument. La voix et la mélodie, ça se peaufine. Apprendre à peindre, les formes et les couleurs, ça se travaille. S’exercer à entrer en contact avec les autres, créer une relation, s’investir personnellement, démontre la capacité à gérer les contraintes émotives tout en étant capable d’intégrer la notion de conflit et de solution. À la base du contact personnel, il y a la joie que procure la rencontre, le désir du partage d’idées et d’informations. Ensuite, dans la relation, il y a le désir du partage des valeurs, de la coopération, de biens matériels et immatériels. Beaucoup de personnes ont un esprit encombré et font la distinction continuelle entre contact, rencontre, échange relationnel et relation amoureuse, échange entre homme et femme – le couple –, entre hommes – homosexuels –, entre femmes – lesbiennes–, entre parents et enfants, entre membres de la famille, entre employeurs et employés. Être en contact avec une personne est une chose simple, spontanée, une expérience directe. Changer le cours de l’histoire ne se restreint ni à la connaissance intellectuelle, ni au contrôle permanent de l’individu afin de mieux le maîtriser.

La simplicité facilite les relations humaines

La fragmentation des formes de relations humaines, l’avarice, la fermeture sur soi, l’anxiété, séparent les individus, elle les effraie, les déstabilise. Ils ne comprennent alors pas qu’ils puissent être la source d’intérêt authentique et se ferment aux autres. La peur de trop donner est devenue une stratégie de survie. Les mauvaises expériences se cristallisent dans un modèle standard. Prendre sur soi la frustration, le négativisme dévalorise profondément l’humain. Il s’installe la méfiance, un calcul froid, une exigence démesurée face aux autres, loin de la sagesse potentielle de son propre fonctionnement. La générosité et l’ouverture renforcent la sensitivité et l’émotion. L’impression de trop avoir donné et de ne pas en avoir reçu autant cache un désespoir profond. Je pense aux parents d’enfants handicapés mentalement, ou aussi aux enfants dont un parent est malade et qu’ils doivent accompagner. Je pense surtout à tous ces innocents traités comme des objets, les personnes du troisième âge, considérées comme inutiles dans une société de performance. Curieusement, ce ne sont pas eux qui se plaignent. Non, ce sont ceux qui s’ennuient dans la vie, courent après les fantômes et cherchent des fautifs à leur malheur. Les arbres, les oiseaux, les montagnes, le vent, tout ce qui se meut dans le monde les endurcit alors que la simplicité est une ouverture aux signes intérieurs des choses. Au lieu de nourrir un esprit souple, clair et vif, ils propagent une énergie destructrice autour d’eux parce qu’ils veulent tout: un statut honorable, un bon travail, la voiture, la villa, la résidence secondaire – souvent vide –, les vacances, la richesse, l’amour, le glamour. Ils restent fermés dans leur système de pensée, de solitude, car ils semblent plus protecteurs que l’engagement personnel.

Lorsque j’entre en contact avec une personne, je prends l’initiative de m’investir dans cette interaction, je n’éprouve pas le besoin de l’instruire, de la faire changer de pensée. J’essaie de partager avec elle quelque chose de moi-même, mon expérience. La communication interpersonnelle n’est pratiquement jamais réalisée entièrement. Se sentir compris par une personne que nous ne connaissons pas est une expérience rare, unique, porteuse d’espoir. Le désir du partage avec autrui et l’ouverture envers les autres valent la peine d’être vécus. Porter de l’intérêt aux divergences nous aide à mieux nous connaître.

S’ouvrir aux autres, demande des efforts considérables

«Être intéressé à sa propre conscience et comprendre le processus de notre fonctionnement est un exercice ardu. Nous ne devons laisser subsister aucune réserve intérieure, nous devons donc être mus par une impulsion irrésistible à connaître jusqu’au tréfonds de soi-même le processus de notre être, ce qui sous-tend d’être éveillés à chaque appel intérieur, à chaque murmure, à nos craintes, à nos espoirs et y pénétrer tout en se libérant, de plus en plus. Ce n’est qu’alors – lorsque l’esprit et le cœur sont réellement simples, non cristallisés −, que nous pouvons résoudre les nombreux problèmes qui se dressent devant nous.» (Jiddu Krishnamurti).

Encore aujourd’hui, l’expérience de l’investissement personnel est considéré comme une valeur morale intime et non pas comme un processus de changement dans la détermination des valeurs. Chaque compétence professionnelle doit être supervisée, la connaissance est soumise à des contrôles permanents bien que la perte d’emploi devienne vertigineuse. Désobéir est mal, gagner de l’argent est bien, apprendre dans un cursus universitaire est hautement désirable, lire pour le plaisir n’est pas recommandable, tricher est intelligent, aimer son prochain constitue le plus grand bien, quitte à lui mentir s’il devient une charge trop lourde, même si un sentiment de honte, de peur, de méfiance, de désespoir l’envahit. Sortir de son cadre de référence représente une forme de trahison dans le système familial. Malgré l’avancement des nouvelles technologies, l’homme moderne est fondamentalement aliéné par rapport à lui-même. La conséquence est visible dans l’augmentation des dépressions et l’obésité, mais également dans le nombre élevé de suicides en Suisse, dans la manière complexe et peu compréhensible de communiquer, de garder son intelligence et ses richesses pour soi. Est-ce que ce n’est justement pas ce qui engendre l’envie, l’intolérance, le désir de vengeance et finalement la violence généralisée au niveau mondial?

Que veut dire «avoir le courage de s’investir et de vivre des relations interpersonnelles»?

Ci-dessous, quelques caractéristiques:

• connaître ses capacités
• être en confiance avec son intuition
• être simple, authentique
• être libre de choisir
• ne pas se sentir obligé de satisfaire les attentes des autres
• reconnaître, jongler et accepter ses propres limites
• accepter le doute et être capable de le formuler
• pouvoir faire une erreur et en supporter les conséquences
• chercher à être clair
• avoir la capacité de s’amuser avec sa connaissance, avec les faits
• jouer avec les mots
• accepter d’être critiqué
• aller au bout de soi, sans calcul
• savoir recevoir
• favoriser la découverte
• se dépasser
• innover

et aussi

• se faire respecter
• refuser la manipulation
• refuser une manière de communiquer infantilisante

Comprendre le désengagement pour mieux y faire face

Sur le lieu du travail, lors de voyages, de réceptions, nous sommes parfois en présence de personnes que nous n’avons pas choisies. Elles nous donnent l’occasion de nous ouvrir à notre propre expérience et à intégrer en soi le processus même du changement. Mais, que faire lorsqu’un interlocuteur est fermé, introverti, refuse le dialogue? L’expérience dans notre entourage, la connaissance en sciences humaines nous apprend, par exemple, que les enfants manipulés psychologiquement, c’est-à-dire exploités par leurs parents, ou qui ont subi des actes de violence ou ont été abusés sexuellement, restent souvent jusqu’à un âge avancé, ou même durant toute leur vie, dans l’incapacité de formuler leur pensée, de mettre des mots sur leurs émotions. Le corps et l’âme sont déchirés.
Pour croire profondément en l’humain, il est intéressant de saisir les raisons diverses du désengagement personnel. Derrière les façades, le cynisme glacial et l’arrogance peuvent se cacher la maladie, la pauvreté, les envies suicidaires, la peur existentielle, l’ignorance et aussi la méchanceté, la frustration, un comportement destructeur. Le refus de s’investir et d’entretenir des relations représente l’incapacité de franchir les limites d’un monde étriqué, d’un quotidien figé. Celui dans lequel chacun de nous est vite emprisonné si nous ne faisons pas de l’investissement personnel un exercice quotidien.

L’indépendance d’esprit, la créativité, la confiance en soi sont facilitées lorsque l’autocritique et l’autoévaluation sont considérées comme fondamentales et que l’évaluation par autrui est vue comme secondaire. Suivre des cours de français, ou une autre langue, chercher à mieux communiquer, sont des moyens puissants pour se libérer des contraintes qui nous sont imposées ou que nous nous imposons à nous-même! Bien que les relations humaines ne puissent être définies dans un simple catalogue, il est intéressant de connaître les valeurs que nous voulons défendre et suivre un fil rouge de notre développement personnel.

Quelles sont les qualités attribuées à une personne libre et engagée?

Elle

a.   répond à vos questions, à votre lettre et e-mails
b.   pose des questions si elle ne comprend pas
c.   s’intéresse à vous, à vos idées
d.   cherche à vous faire plaisir
e.   vous remercie
f.    ne cherche pas à vous séduire pour obtenir quelque chose de vous
g.   sait convaincre par des mots simples
h.   sait écouter
i.    montre ses émotions
j.    n’a pas peur de donner des raisons à ses refus
k.   encourage le partage
l.    ne mentionne jamais le temps qu’elle pourrait perdre
m.  ne dit jamais «pas de problème»
n.   vous fait sentir que vous êtes important
o.   formule ses propres doutes
p.   se fait excuser si elle fait des erreurs
q.   ne délègue pas une demande personnelle qui lui est adressée
r.   vous donne son avis si vous le lui demandez
s.   vous conseille spontanément si vous le lui demandez et ne vous répond pas immédiatement «C’est à vous de savoir»
t.   vous fait de meilleures propositions si elle critique votre activité
u.  prend contact avec vous si la sympathie s’installe et n’attend pas que vous fassiez le premier pas
v.   a le courage de parler avec «je» et non pas «on / nous» lorsqu’il s’agit de prendre position et de décider
w.  vous critique en donnant des raisons concrètes
x.   pense ce qu’elle dit et elle fait ce qu’elle dit
y.   se réjouit que vous pensiez différemment d’elle
z.   vous sourit et a un minimum d’humour

L’investissement personnel est comme une marque protégée, une marque de santé. Elle se trouve partout et nulle part; là où l’on s’y attend le moins!

Le goût du risque

Dans notre société moderne, se sentir victime est devenu une banalité, presque une mode: sous l’emprise des responsables politiques, d’un système familial malsain, d’une entreprise visant des rendements toujours plus élevés, la liste est longue. Chacun de nous a vécu au moins une fois un événement traumatique ou même plusieurs, graves parfois. Cela ne justifie pas notre mauvaise habitude de donner plus de pouvoir aux autres qu’à nous-même et de croire qu’ils participeront à la résolution de nos conflits. Apprendre à s’investir devient possible lorsqu’il n’y a pas d’autre choix que de risquer d’être pleinement authentique, lorsque le changement devient inévitable, la décision irrévocable.

Sortir de son cadre de référence

Se sentir digne de vivre, se découvrir, c’est faire confiance à son besoin de transformation. Vouloir être soi-même, c’est tout mettre en œuvre pour y parvenir, soit:

• se former
• prendre soin de soi
• connaître ses besoins
• se respecter
• apprendre à être seul
• être créatif
• s’exercer à s’exprimer
• se passionner pour quelque chose
• considérer l’expérience comme une richesse
• prendre en compte les difficultés de la vie comme un processus naturel
• travailler sur la motivation
• accepter de ne pas tout savoir

L’engagement, un signe de liberté et de maturité

La responsabilité personnelle est d’une importance cruciale. Prendre l’initiative de tracer un nouveau chemin tout en gardant les pieds sur terre, regarder ses angoisses en face et prendre le dessus, personne ne peut le faire à notre place. Si nous n’arrivons pas en tant qu’humain, en tant que société, à utiliser notre potentiel dans l’engagement avec les autres, l’humanité court à sa perte.
La meilleure leçon de courage, je l’ai apprise à l’école, au cours d’histoire. Appelée à m’exprimer sur une leçon que nous avions dû apprendre sur L’Empire romain et les Barbares d’Occident, j’étais debout sur le podium, face à une vingtaine de camarades de classe. Le professeur m’interrogeait sans que je sois capable de répondre. Première, deuxième, troisième question, ainsi de suite.

− Antoinette, tu n’as pas appris ta leçon ? avait-il demandé.
− J’ai lu les chapitres et j’ai oublié, avais-je répondu.

J’étais incapable de rétorquer qu’il n’y avait rien de valable à devoir comprendre les batailles des barbares. Ne pas savoir, quelle belle leçon d’humilité! J’avais obtenu la note 1 sur 10 et me suis souvenue que dans la vie, il fallait se contenter de peu! À douze ans, mes activités quotidiennes, le dessin, les bonnes rédactions que j’écrivais, les tortues qui s’échappaient du jardin, le déménagement prochain de notre domicile m’absorbaient. Tout au fond de moi, quelque chose de très fort se rebiffait à la pensée que la date de l’abdication de Romulus Augustule puisse changer le cours de ma vie!
Ce qui est difficile nous donne l’occasion de vivre des relations humaines riches, de nous investir là où c’est important, même si à certains instants, nous avons l’impression de sombrer dans le doute.

 

 

 

 

L’utilisation du genre masculin a été adoptée afin de faciliter la lecture. Elle n’a aucune intention discriminatoire.

Langenthal, le 20 mars 2017