Dans ce texte, j’utilise le pronom „nous“ en vue d’intégrer les nombreux dialogues avec des personnes engagées dans la formation continue et le développement personnel. Il m’importe de partager mes réflexions et non pas de parler en leur nom ou dans l’intention d’imposer mes convictions.

Porter de l’intérêt sur soi et sur les autres est une expérience en constante évolution. En devenant adultes, nous réalisons combien nous sommes mal préparés à l’évolution de notre personnalité et comme il est difficile de sortir des sentiers battus en restant dépendants de nos proches dans la vie privée ou professionnelle. Personne ne nous a enseigné que

  • le désir de possession étouffe la qualité de la mémoire,
  • les anciennes coutumes procurent un sentiment d’appartenance mais déstabilisent également,
  • les souvenirs sont en lien étroit avec notre style de vie, nos décisions, nos peurs ou nos talents,
  • les souvenirs influencent notre destinée.

S’attarder sur l’activité de notre mémoire fait resurgir des émotions et des craintes, d’où le désir de retenir ce qui est connu, y compris ce qui fait du mal. Les nouvelles idées surgissent dans la sérénité, elles viennent et disparaissent, resurgissent là où on ne les attend pas et s’effacent aussitôt. Avoir accès à cette intelligence fluide et cristallisée n’est pas chose aisée pour qui se détourne des obstacles et des conflits, privilégie la distraction et le gain, ne peut résister à la tendance de se comparer aux autres. Dans une société visant la performance, il faut beaucoup de courage, d’endurance et de persuasion pour affronter la complexité de la vie et faire l’expérience du vide, du non-savoir. La superficialité détruit l’estime de soi, la profondeur la renforce. Pour bien des personnes, le souvenir ressemble à de la pédanterie. Tout est question d’interprétation et de contexte. En tant qu’artiste peintre, je définis le souvenir comme libérateur et créateur, en tant que formatrice, comme motivateur et facilitateur. Au quotidien, le souvenir enrichit la mémoire, une vraie réappropriation de soi. J’ai vu des clients/participants les larmes aux yeux lorsqu’ils ont revécu une expérience lors de laquelle ils n’ont pas été jugés sur leurs erreurs de français, leur manière d’apprendre, de mal prononcer un mot, d’être sincères avec eux-mêmes. Pouvoir avouer que nous ne savons pas, que nous ne voyons pas de sens à ceci ou cela, pouvoir exprimer le souvenir enfouit qui nous a bloqués si longtemps est une vraie force. Une nouvelle vie commence exactement à ce moment-là.

 

Est-il possible d’évoluer avec le souvenir en restant attachés à ses proches ?

Je le pense, toutefois dans un nouveau contexte. Vivre et partager la singularité que nous avons difficilement construite, c’est être capable d’assumer la solitude, donc pouvoir assumer sa fragilité et la nommer. Par contre, il n’y a aucune garantie d’être accepté dans sa différence. Celle-ci est construite sur de nombreux éléments complexes : notre capacité à agir, rebondir, avoir de l’humour, d’être flexible dans notre manière de penser et d’agir. Je ressens régulièrement un déséquilibre entre ce que je crois être et les images que les autres se font de moi. Les personnes travaillant avec leur „âme et leur cœur“ sont idéalisées. Avec l’âge, nous mûrissons, la vulnérabilité est une force. Elle devient sacrée et s’explique avec peine. Il ne reste que la générosité. Elle nous préserve de la violence en chacun de nous et empêche les mauvais souvenirs de prendre le dessus. Cette expérience n’est pas quantifiable et ne peut se mesurer en matière de force ou de faiblesse, de succès ou d’échec car elle touche chaque membre de la famille ou de l’entreprise à des degrés variables. Nous nous développons grâce à nos différences. La richesse spirituelle d’une personne incite au partage et à la découverte mais peut également déclencher chez les autres un sentiment de jalousie, de mépris et de dégoût, car mieux se connaître demande la même curiosité – et non des preuves – que celle de l’enfant qui essaie de marcher : tomber et se relever ; c’est la base de l’apprendre, de la créativité et de l’innovation. En maintenant le statut quo et en continuant à tisser des fils usés et ternes, en manipulant les chiffres, la collectivité ou des tierces personnes pour se revaloriser, il est impossible de construire „avec“ le temps. Il n’existe rien de constant si ce n’est le changement, dit Bouddha.

Supporter cette ambivalence influence la mémoire. Dans le chaos, des particules bienveillantes se développent et mettent de l’ordre pour que les mots émergent et résonnent. Porter une attention particulière à ce détail se répercute agréablement sur le dialogue.

Apprendre ou améliorer une langue dans un tel contexte procure un sentiment profond de liberté. Je trouve cela révolutionnaire.